La vie liturgique

Frère Raffaele de Tamié

Savons-nous vraiment ce que c'est que l'amour, ce que c'est qu'aimer ? Il y a tellement d'équivoques aujourd'hui au sujet de ce mot ! On en use et abuse si facilement dans le langage courant ! Nous nous en servons, parfois, pour justifier nos pulsions égoïstes et nos convoitises effrénées. Peut-être faudrait-il garder tel quel le mot grec du Nouveau Testament : αγάπη. Autrefois, on le traduisait par « charité », mais ce mot est tellement galvaudé dans le français actuel qu'on hésite à le reprendre. Enfin, qu'est-ce que c'est que cette αγάπη, l'amour selon l'évangile, l'amour qui ruisselle de Dieu le Père et qui, par le Christ et dans l'Esprit, se répand sur toute la création, pour revenir enfin à sa source ? Saint Jean nous donne une réponse magnifique dans les textes que nous venons d'entendre. Tout d'abord, il nous dit une chose fondamentale, c'est-à-dire que l'amour ne vient pas de nous, mais de Dieu. « Ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est lui qui nous a aimés. » Nous croyons un peu trop vite que nous pouvons aimer par nos seules forces : mais la réalité aura tôt fait de nous ôter nos illusions. Surtout, comment saurions-nous aimer Dieu, l'Inconnu, l'Invisible ? Heureusement, Dieu ne nous demande pas cela. Dieu nous demande tout simplement d'accueillir son amour à lui, cet amour que son Esprit saint répand dans nos cœurs largement, gracieusement. Toute la Bible nous raconte cette histoire d'amour : l'amour d'un Dieu qui se penche sur l'homme pour l'attirer à lui, depuis l'appel d'Abraham jusqu'à l'envoi dans le monde du Fils unique, le bien-aimé ; comme le dit si bien S. Bernard, dans le Christ « Dieu s'est fait tel qu'on puisse l'aimer. » Cet amour nous entoure, il s'offre à nous, mais il ne force jamais notre liberté. Nous pouvons nous ouvrir à lui, nous laisser envahir par lui, jusqu'à l'intimité la plus profonde : « Demeurez dans mon amour. » Mais nous pouvons aussi lui fermer notre cœur, refuser cet amour, et cela - à Dieu ne plaise ! - d'une manière définitive, car Dieu respecte notre choix.
Que se passe-t-il, en revanche, si nous accueillons l'amour de Dieu, si nous en faisons l'expérience par la foi, dans la prière, la liturgie, les sacrements ? Eh bien, nous ne pouvons pas garder cet amour enclos en nous-mêmes : une force nous pousse à le répandre autour de nous, dans une sorte d'irradiation irrépressible. C'est à cela qu'on reconnaît si un amour vient de Dieu. Il n'enferme jamais deux êtres dans un face à face exclusif, fusionnel, et finalement stérile. Au contraire, c'est un amour fécond, ouvert aux autres, jusqu'au don de la vie pour ceux qu'on aime, à la suite du Christ et à son exemple. Mais ce n'est pas là un chemin de frustration, de tristesse ; bien au contraire : « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. »
Frères et sœurs, je suis sûr que vous l'avez goûtée, cette joie, au moins par moments, dans telle ou telle occasion. Chaque fois que vous avez choisi de sortir de vous-mêmes pour secourir quelqu'un dans le besoin, pardonner une offense ou un tort reçu, partager avec un pauvre, un affamé, écouter et consoler une personne en détresse, n'avez-vous pas senti votre cœur se dilater, n'avez-vous pas savouré ce fruit délicieux de l'amour qu'est la joie ? La joie du don.
C'est alors que nous connaissons vraiment Dieu. « Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu. » Ou plutôt, nous commençons à le connaître, à goûter, dans un mystérieux pressentiment, ce qui fera notre joie pour l'éternité. Amen.



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