Maurice Zundel L’évangile de saint Jean parle toujours du don de la vie éternelle que Jésus veut nous faire. Il ne s’agit donc pas d’aller au ciel comme si le ciel était là-bas, là-haut, un lieu quelconque, mais il s’agit d’entrer dans la vie éternelle. Nous aurions grand intérêt, je crois, à modifier notre langage en nous rappelant d’ailleurs que lorsque notre Seigneur parle du Royaume des Cieux, il ne fait que se conformer à une habitude de langage : vous savez que les juifs – au temps de notre Seigneur – ne prononçaient jamais le nom de Dieu. Alors, par respect, ils disaient les Cieux ou le Trône ou la Sagesse ou un mot quelconque. Alors, le Royaume des Cieux veut dire, dans l’Évangile, le Royaume de Dieu. D’ailleurs saint Luc emploie le mot « Royaume de Dieu ». Saint Jean emploie le mot Royaume de Dieu une fois lorsqu’il parle, justement, à Nicodème – du moins lorsqu’il fait parler Jésus à Nicodème dans ce célèbre entretien du chapitre 3. Mais quand saint Jean parle de ce que nous avons à vivre dans cette union avec Jésus-Christ qui est tout l’Evangile, il parle de « la vie éternelle ». Ce qui d’ailleurs devait refroidir le bon chanoine et nous-même lorsque nous pensons au ciel, c’est que nous associons l’idée de ciel avec l’idée de la mort. Ce qu’il ne faut pas faire, parce que nous ne sommes pas destinés à la mort, nous sommes destinés à la vie. Le sens de notre existence, ce n’est pas de préparer notre mort, mais c’est de vaincre la mort, de la vaincre aujourd’hui et demain et tous les jours, de manière à ce que, au moment ou l’on meurt, on soit un grand vivant. La Puissance et la Gloire Il ne s’agit pas de savoir si nous serons vivants après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. Et vous allez comprendre d’ailleurs l’importance de cette nuance essentielle : il ne s’agit pas, en effet, de savoir si nous serons vivants après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. Il ne s’agit pas, en effet, de mettre une rallonge à notre vie physique, mais de constituer en nous une source qui jaillit en vie éternelle. Et cela se vérifie d’une façon admirable dans le roman de Graham Greene que vous avez lu La Puissance et la Gloire. On sent parfaitement bien dans ce roman ou Graham Greene nous raconte l’histoire de deux prêtres, dont l’un sera infidèle et dont l’autre deviendra un martyr, mais tous les deux sont de mauvais prêtres au départ. Et voilà que, tout d’un coup, que la persécution les oblige à choisir, à se décider. Alors, l’un lâche tout, abandonne tout, épouse sa gouvernante pour sauver sa peau. Il sauve sa peau, mais il n’est plus qu’une peau. On sent qu’il est déjà mort, il est porté par sa peau. Il a renoncé déjà à la vie. L’autre, au contraire, devant la persécution, réagit d’une manière essentiellement différente. Il comprend qu’il n’a pas le droit d’abandonner son troupeau persécuté et, pour la première fois de sa vie, il comprend ce que c’est que d’être prêtre. Alors, il s’engage à fond ! À fond ! Il affronte tous les dangers, il renonce naturellement à tous les plaisirs, il se nourrit quand il peut, il est obligé d’exercer son ministère au cœur de la nuit, de s’enfuir aussitôt la messe célébrée ou les sacrements donnés. Et à mesure que le temps passe, le danger s’accroît, s’accroît, sa tête est mise à prix, la police offre des sommes de plus en plus colossales pour mettre la main sur lui ! Et à mesure que il se donne, il s’oublie, il se purifie, il se purifie et il va, sans même le savoir, vers un martyre qui sera le baptême d’innocence qui clôturera sa vie dans une offrande parfaite. Et on sent que lui, il va vers la vie et, lorsqu’il est fusillé à la fin de l’histoire, on sent parfaitement que sa mort, ce n’est pas une défaite ; sa mort c’est une victoire, parce que, justement, sa mort, il la donne, il ne la subit pas, il ne va pas vers la mort comme quelqu’un qui se défait qui se décompose ; il va vers la mort comme quelqu’un qui s’offre et qui va jusqu’au bout de son témoignage et de son amour. Il est bien clair que dans un cas, avoir choisi de sauver sa peau, c’est çà justement mourir ! Et dans l’autre cas, vouloir simplement sauver la vérité, sauver, sauver l’amour, c’est tout sauver ! Faire de notre mort l’affirmation de la plénitude de notre vie La vie éternelle, c’est aujourd’hui. La vie éternelle, c’est maintenant. La vie éternelle, c’est au-dedans, au-dedans de nous. Nous sommes nés avec un certain quantum, une certaine quantité d’énergie physique. Ces énergies physiques sont limitées, elles s’useront. Et quand elles seront usées, ce sera la mort physique, qui n’est qu’un accident d’ailleurs de la biologie. Mais nous ne sommes pas que ces énergies physiques, nous avons des énergies spirituelles et ces énergies spirituelles peuvent s’accroître sans cesse, et ces énergies spirituelles peuvent porter l’énergie physico-chimique. Si nous nous laissons porter simplement par notre peau, par nos nerfs, par nos glandes, nous sommes déjà morts. Si, au contraire, nous portons notre peau, nos nerfs, nos glandes, si nous contrôlons tout notre organisme, alors peu à peu, c’est tout notre être qui va se pénétrer d’une vie de plus en plus abondante et nous pourrons faire du jour de notre mort l’affirmation de la plénitude de notre vie ! On le sent tellement lorsque saint François meurt, c’est un tel chant d’allégresse, c’est une telle certitude, c’est une telle lumière, on sent qu’il est déjà tout entier dans ce Dieu qui est en lui ! Il n’a pas cessé de vivre de ce ciel intérieur à lui-même, il est en pleine vie éternelle, il n’a plus que une fine pellicule qui le sépare du visage de Jésus. Mais déjà il est infiniment vivant et son corps est tout prêt, tout prêt comme un lance-fusées, il est tout prêt à accéder à ce rendez-vous du Seigneur qui est d’ailleurs intérieur à lui-même. Car il va simplement rejoindre, c’est-à-dire il va voir face à face celui qu’il n’a jamais cessé de porter dans son cœur. Il ne s’agit donc pas pour nous de penser à la mort. N’y pensons pas. Pourquoi ? La mort, c’est un accident physique, il s’agit de penser à la vie, il s’agit de faire de chaque jour une victoire sur cette biologie, sur ces énergies physico-chimiques, il s’agit de les transformer, il s’agit de nous porter nous-même et non pas de nous laisser porter ! Il s’agit d’affirmer en nous cette source et cette origine que nous avons à devenir en faisant de tout notre être une affirmation de lumière et d’amour, pour que la mort soit simplement l’épanouissement dernier de cette vie qui est déjà la vie éternelle. La vie éternelle, c’est aujourd’hui. La vie éternelle, c’est maintenant. La vie éternelle, c’est au-dedans, au-dedans de nous. Ne pas cultiver la peur Toutes les fois donc qu’on nous parlera du ciel en y associant la mort pour nous faire peur, on ira contre l’Évangile ! Pourquoi avoir peur ? La peur n’est pas un sentiment noble, il ne faut pas la cultiver. Peur de qui, d’abord ? De quoi aurions-nous peur, puisque Dieu est amour ! La seule peur que nous devrions avoir, c’est de blesser cet Amour, c’est de ne pas répondre à cet appel qui ne cesse de retentir au plus profond de nous-même. Alors, comprenons que notre vocation de chrétien, c’est justement d’entrer, aujourd’hui, dans la vie éternelle, de transformer toute notre existence en vie éternelle. La vie de notre corps, la vie de nos yeux, la vie de nos mains, la vie de notre travail, il faut que toute cette vie se transforme en vie éternelle, qu’elle devienne tout entière une offrande de lumière et d’amour. Alors, nous n’aurons pas à nous occuper de la mort parce que nous aurons vaincu la mort ! Et quand nos énergies physiques simplement s’éteindront, eh bien ! toute cette vie en nous qui déjà aura jailli de source, jaillira encore plus magnifiquement ! Et retrouvera ce qu’elle n’a jamais cessé de découvrir : ce visage bien aimé qui est inscrit au plus profond de nos cœurs. Petits jalons sur la victoire sur la mort Et qu’est-ce que cela veut dire pratiquement ? Comment est-ce que nous allons vaincre la mort ? Voyez, vous êtes en plein travail, en plein travail, vous avez besoin, besoin de tranquillité, vous avez besoin de pouvoir réfléchir ! Et voilà que on sonne à la porte, que le téléphone vous appelle, que quelqu’un, tout à coup, se trouve là devant vous, sur le seuil, et a besoin de vous ! Naturellement vous pouvez manifester votre impatience, vous pouvez lui faire sentir qu’il est mal venu ! Alors ce sont vos nerfs qui vont prendre le dessus, vous allez vous laisser gouverner par votre fatigue, par votre mauvaise humeur, par votre biologie, en un mot ! Si, au contraire, vous vous dites : « Mais, après tout, peut-être qu’il vient à la porte, il a peut être besoin de trouver en moi l’accueil de Jésus-Christ, il a besoin d’espérer, il a besoin de retrouver un sens à sa vie ». Si je l’accueille avec le sourire, avec bonté, si je me dis : « Après tout, mon premier travail, le voilà, puisque c’est Dieu qui me l’envoie. » Alors, justement, d’avoir triomphé de cette impatience, de cette mauvaise humeur, de ce sentiment qu’on vient vous prendre, vous voler votre temps, ce sera un premier jalon, ce sera une première victoire sur la mort. Spiritualiser notre biologie Il s’agit de vivre…,toujours plus intensément, toujours plus passionnément, jusqu’à faire de la mort elle-même un acte libre, un acte d’offrande, un acte de vie, puisqu’en Dieu qui est le roi immortel des siècles, il n’y a pas de mort. Et ainsi chaque jour, du matin au soir, nous pouvons, en nous adaptant aux circonstances, en acceptant les conditions imprévues, en gardant cette souplesse de l’esprit et du cœur, nous pouvons porter notre biologie, la transformer, la spiritualiser, la décanter et, finalement, elle est tout entière pénétrée de vie, de vie divine, et la mort alors n’est plus que le lance-fusées de l’immortalité. Il est très important que nous ayons cette vision de notre existence, parce que ce mot de ciel s’est tellement affadi. Il est devenu tellement ennuyeux que on ne peut même plus en parler ! Cà ne fait envie à personne ! Et on le comprend, parce que c’est en dehors, en dehors complètement de la réalité. Mais, justement, Jésus ne vient pas nous demander de nous absenter d’aujourd’hui pour aller vers la fin de notre vie qui sera demain, après-demain ou dans cinquante ans, suivant les cas ! Il nous demande d’entrer aujourd’hui, dans cette vie, ce soir, à cette minute même, et de faire de cette minute, une éternité. Regardez, dans notre vie, il y a des moments que nous n’oublierons jamais ! Une certaine rencontre, un certain regard, un certain sourire, nous accompagneront toute notre vie. Pourtant, cela a été la révélation d’un instant. Combien de mamans se souviennent du premier sourire de leur enfant ! Il y en a beaucoup, c’est certain. C’était le premier sourire, mais c’était tellement merveilleux qu’elles ne l’ont jamais oublié ! Et ce premier sourire a emparadisé toute leur existence. Alors, nous pouvons faire de l’instant un moment éternel, et c’est de cette manière que nous nous immortalisons, que nous vainquons la mort et que nous allons vers celui qui demeure en nous, non pas pour entrer dans un lieu, mais pour nous fondre toujours plus intimement avec lui. Et c’est par-là justement que nous allons conclure cette journée où saint Paul nous a guidés à travers son itinéraire héroïque. C’est par-là que nous allons terminer cette journée en comprenant que, chaque fois que nous nous laissons gouverner par nos humeurs, par nos ressentiments, par nos rancunes, nous fabriquons de la mort parce qu’alors, nous nous laissons porter simplement par nos énergies physico-chimiques, par notre vitalité animale ; et chaque fois, au contraire, que nous remontons la pente du ressentiment, de la rancune, de la mauvaise humeur, nous remportons une victoire sur la mort et nous créons de la vie éternelle. Gardons donc cette admirable pensée : il ne s’agit pas pour nous de mourir et de nous préparer à mourir. Il s’agit de vivre, de vivre toujours plus, toujours plus intensément, toujours plus passionnément, jusqu’à faire de la mort elle-même un acte libre, un acte d’offrande, un acte de vie, puisque, justement, en Dieu qui est le roi immortel des siècles, il n’y a pas de mort. En lui qui est le Roi immortel des siècles, tout est vie.
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