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« Elargis ton cœur ! »
Tu es invité au cœur d’une rencontre, d’une conversation où une sœur interroge une personne de passage à l’abbaye sur sa façon de vivre la foi, de témoigner de l’amour du Christ et de l’Eglise dans sa vie quotidienne.


Aujourd’hui, je Mère Abbesse
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Nous entrons en carême, une période particulière dans l’année liturgique. Je l’interroge sur la façon de vivre le carême dans un monastère et son expérience personnelle.

Sœur Marie-Benoît : Mère abbesse, peux-tu, s’il te plaît, expliquer brièvement à nos jeunes internautes le sens du carême, l’importance de ce temps liturgique ?
Mère abbesse : Le carême, c’est ce long temps d’attente du mystère pascal qui trouvera son accomplissement lors du Triduum pascal. Quarante jours pour se préparer à l’étonnante Bonne Nouvelle de la Résurrection. Quarante jours pour préparer son cœur, le purifier, pour s’apprivoiser à cette réalité inouïe.

Sœur Marie-Benoît : Pendant le carême, que vivent de particulier les moines et les moniales ?
Mère abbesse : Durant le carême, nous allons nous efforcer de nous centrer sur l’essentiel pour aller à l’essentiel en prenant plus de temps pour la prière personnelle, pour la lecture des choses de Dieu, pour être plus dans le silence et la sobriété, pour parvenir à la simplicité du cœur qui nous permettra d’être remplie par la joie de l’Esprit Saint.

Sœur Marie-Benoît : Saint Benoît, dans sa Règle, dit que « les moines, les moniales, devraient vivre toute l’année comme en carême ». Cette remarque peut être interprétée de façon négative ou positive, elle peut être un reproche à cause d’une vie « installée » dans le « train-train » quotidien (dont les moines et moniales ne sont pas à l’abri) ou elle peut être un encouragement à vivre l’essentiel (à poursuivre une vie de conversion). Que penses-tu de la remarque de Benoît ?
Mère abbesse : L’être humain est fragile, il est inconstant et il ne parvient pas à vivre dans une vérité et une recherche de l’essentiel qui soient constantes. Le carême, chaque année, vient nous rappeler cette fragilité ainsi que le risque de nous installer dans une médiocrité qui finit par nous satisfaire. Mais la médiocrité manque d’envergure. Jamais, en acceptant la médiocrité, nous ne parviendrons à la stature du Christ. Si nous ne parvenons pas à nous maintenir en tension vers l’essentiel, il est essentiel alors de vivre des moments précis qui nous stimulent et nous encouragent à aller de l’avant.

Sœur Marie-Benoît : Baudouin de Ford, un moine cistercien du 12ème siècle, écrit que « par la discipline monastique, le moine souffre avec le Christ ». N’est-ce pas un peu « masochiste » de miser sur la souffrance pour rejoindre le Christ dans sa Passion ? Que veut dire Baudouin de Ford ?
Mère abbesse : La souffrance pour elle-même est stérile, elle est masochiste. La souffrance offerte ouvre une porte de libération et une réelle fécondité. Pourquoi ? Parce qu’elle nous associe à la passion du Christ. Mais qui dit passion dit aussi résurrection. Traverser la souffrance en l’offrant, en l’unissant à celle du Christ, c’est entrer dans un chemin de vie et de liberté.

Sœur Marie-Benoît : Le carême est un temps d’ascèse, il est marqué par la pratique du jeûne, entre autres. En quoi cette pratique est-elle une aide pour se convertir ? Ne lit-on pas dans les Ecritures Saintes que « la circoncision du cœur » (autrement dit la pratique de l’amour) est l’essentiel ?
Mère abbesse : Le jeûne est un aspect de l’ascèse. Se priver volontairement de nourriture pour communier à ceux qui ne peuvent se nourrir quotidiennement donne sens à ce que l’on fait. Se priver volontairement de nourriture pour se convertir, c’est-à-dire pour expérimenter que nous sommes faibles, pauvres et dépendants et que nous recevons tout d’un autre, d’un AUTRE, ouvre un vaste horizon. Et le jeûne doit conduire à l’amour. Rien ne servirait de jeûner tous les jours si la colère prenait le dessus, ou la médisance, ou le mensonge… Jeûner doit nous aider à voir notre réalité fragile pour l’assumer en l’orientant vers la conversion, vers un désir de changer en profondeur.

Sœur Marie-Benoît : Le Christ invite à vivre dans le secret la prière, le jeûne, l’aumône. Il invite à la joie, à se parfumer, à être des témoins de la Résurrection dans la privation. N’est-ce pas paradoxal ?
Mère abbesse : Faire l’expérience de vivre la prière, le jeûne, l’aumône dans le secret du cœur dilate celui-ci et lui apporte une joie spirituelle, qui est celle de l’Esprit-Saint. Pas de place pour une récompense humaine, mais une joie profonde, celle du DON, celle d’aller jusqu’au bout du DON.

Sœur Marie-Benoît : Le Triduum pascal clôt le temps de carême. Trois jours vécus de façon intense au monastère. Le Jeudi Saint, en tant qu’abbesse, tu laves les pieds de toutes les sœurs de la communauté. Comment qualifies-tu ce temps « fort », ou plutôt ce geste que le Christ lui-même a posé à genoux devant ses disciples en signe du plus grand amour ?
Mère abbesse : Ce geste du lavement des pieds, c’est la déposition de sa vie devant les autres et pour les autres. C’est l’entrée dans le service, dans la remise à l’autre, dans le don total de sa vie.

Sœur Marie-Benoît : Qu’est-ce qui te paraît important de dire aux internautes pour qu’ils puissent vivre heureux ce temps de carême, le redécouvrir et l’aimer ?
Mère abbesse : Oser aller au-delà de ses limites, oser traverser ce qui fait peur dans le don de soi-même, oser la confiance en Quelqu’un qui est plus grand que nous.