Homélie de Frère Bernard de La Trappe
HOMÉLIE DU 20 AOÛT 2013


Abbaye de Clairvaux, printemps 1153, âgé et infirme Bernard se prépare, au milieu de ses frères, par la prière et la méditation, à la rencontre tant désirée de son Seigneur et Sauveur. Mais voici qu’arrive une ambassade angoissée. C’est l’archevêque HILLIN de Trèves qui appelle Bernard au secours. Il faut qu’il vienne au plus vite à Metz, car le Duc Matthieu de Lorraines en violent conflit avec le féodal évêque de Metz, Etienne de Bar, s’apprête à prendre d’assaut la ville, à la dévaster et massacrer ses défenseurs.
« Aussitôt » disent les chroniqueurs « en un total dévouement au bien des hommes, Bernard s’arrache à sa couche de moribond et se met en route pour la lointaine Lorraines. » Il y arrive épuisé, mais sans tarder il rencontre les belligérants et obtient d’eux un accord qui évite de justesse une guerre meurtrière. Mission accomplie, Bernard regagne Clairvaux, non sans, précisent les chroniques, semer des guérisons miraculeuses partout où il passe.
Rentré en son monastère, il se prépare à sa mort qui arrivera vite le 20 août 1153, vers 9 heures du matin. Dans son livre de souvenirs, Geoffroy d’Auxerre, qui fut le secrétaire de Saint Bernard, décrit les dernières semaines de celui-ci : « Son corps étendu sur un petit lit était éprouvé de nombreuses infirmités, mais son esprit n’en était ni moins libre ni moins puissant ; et il ne cessait au milieu de ses douleurs, de méditer et de noter de son stylet ce qu’il contemplait des mystères sacrés » (Vita, livre V, chap. I, n°1). Ainsi, comme l’évoquait saint Paul, dans notre deuxième lecture : en son pauvre corps de misère, Bernard est embrassé par le Christ de la Gloire. Mais son âme, même enivrée de la contemplation divine, n’oublie pas sa mission d’abbé, chargé d’enseigner à ses moines la Voie Royale du Salut en Christ. Le débordement de son cœur, trop plein de la surabondance des grâces de l’Amour Divin, se coule en ses lumineuses ultimes homélies sur le Cantique des Cantiques.
Le récit de ces derniers mois de saint Bernard condense, en quelque sorte, les multiples facettes de la vie extraordinaire de notre Saint. Ce dernier, conscient de cette multiplicité, n’hésitait pas à dire de lui-même : « Je suis la chimère de mon siècle ». La chimère, monstre composite et fabuleux, dont le corps tenait à moitié du lion et à moitié de la chèvre, avec une queue de dragon. Donc saint Bernard, le premier, ressentait ce foisonnement comme apparemment contradictoire avec l’idéal monastique cistercien. De fait, saint Bernard a été l’homme central de son siècle en occident, et on peut le présenter tout à la fois comme : défenseur de l’unité de l’Église, conseiller des rois et des papes, âme mystique, prédicateur de la 2ème croisade, champion de l’orthodoxie de la Foi, médiateur de nombreux miracles, ardent dénonciateur des abus des riches et des puissants, auteur de génie et penseur magnifique... Cependant, si saint Bernard a bien été tout cela, il a su garder, développer même, l’unité profonde de sa vie. C’est d’ailleurs, sans doute, cette capacité de tout ressaisir en l’Essentiel qui lui a donné cet ascendant sur les hommes de son temps. Saint Bernard était un peu partout mais, partout, lui-même, car intérieurement toujours uni à son Seigneur. En son 2ème sermon pour la dédicace il exprime cette très juste sentence : « Que chacun s’efforce d’abord à ne pas être en dissidence avec soi-même. » Grave et primordiale question que celle de cette dissidence des conflits intérieurs, avec la guérilla des passions, les guet-apens de nos peurs et les assauts incessants de nos intérêts contradictoires. Pour saint Bernard la réponse est que l’on ne peut tendre à devenir pleinement soi-même que par une confiante adhésion à Celui dont l’Amour, Créateur et Recréateur, est sans cesse la source vive de notre unité, de notre paix.
Tendre à l’unité dans la Vérité de l’Amour Divin, saint Bernard y a voué toute sa vie. Si, sans peur de s’engager dans les multiples sollicitations qui lui étaient faites, il a pu échapper à l’éparpillement et à la discordance, c’est que, pour lui, très concrètement, le centre de sa vie, c’est un « Autre ». « l’Autre » qui, comme le dit Lévinas, me révèle à moi-même. « l’Autre » principe unificateur et, en même temps, créateur de relations. « l’Autre » avec un grand A, Dieu présent en Jésus Christ, le Verbe Divin incarné en notre histoire pour nous relier à la Vie Divine dans l’unité de L’Esprit Saint.
Pour saint Bernard, le mystère de la Nativité de Jésus se renouvelle sans cesse, caché mais efficace de Grâce, en l’âme croyante. Chaque fois que je prie, que je médite la Parole de Dieu et que je veux la mettre en pratique, chaque fois, le Christ me rejoint en mon présent. De là découle, pour notre Saint, une certitude capitale : pour nous, l’expérience de Dieu n’est pas réservée à l’au-delà, pour la vie après la mort et la disparition de ce monde et de ses réalités multiples et temporelles. Non, l’expérience de Dieu peut avoir déjà lieu sur terre, au sein des réalités humaines, personnelles, sociales, ecclésiales ou politiques, car le Verbe, en son Incarnation, sa Mort sur la Croix et sa Résurrection, les a toutes assumées et toutes sont, pour nous, maintenant, le lieu d’une rencontre personnelle avec Lui, en Lui. Comme il l’écrit : « Jésus est un amoureux timide qui se cache, et, sa cachette préférée est notre vie ordinaire ». C’est pourquoi : « Partout l’Amour nous parle ». (ct. 79). « Partout l’Amour nous parle » , mais l’écoutons-nous, prenons-nous cet enseignement de Jésus, par exemple l’Evangile des Béatitudes que nous venons d’entendre, oui, le prenons-nous comme axe directeur de notre vie ?
Un dicton proclame : « rangées les bannières, oublié le saint ! », ici nous n’avons pas de bannière et l’on peut traduire : « éteints les cierges, oublié le saint ! ». Je pense que ce serait dommage d’oublier, si vite, Saint Bernard. Sans doute a-t-il des limites, mais sa vie et son œuvre font de lui un de ces modèles d’une vie chrétienne authentique, cohérente et essentiellement enracinée dans l’Amour du Christ, personnalité bien en prise avec l’enseignement de notre Pape François. Il n’a rien d’un « prélat-fonctionnaire », ou d’un « chrétien de salon ». Saint Bernard, est habité par un Amour « fort comme la mort » pour le Christ, le Bien-aimé du Cantique des Cantiques. Mais « posé comme un sceau » sur le cœur de celui-ci, il s’unit intimement au flot d’Amour Miséricordieux qui en jaillit pour le salut de chaque être et, à son tour, en humble disciple, il se livre sans réserve à sa mission de témoin du Christ Miséricordieux.
Par ses écrits, toujours largement réédités, son témoignage nous rejoint encore aujourd’hui et peut nous stimuler. Je vous encourage vivement à le lire.
Puissions-nous recevoir une part... une double part... de l’esprit de saint Bernard, afin que notre agir chrétien, social et fraternel, soit vraiment, comme pour lui, le débordement d’un cœur brûlant du Désir du Christ.