Thomas Merton
Le tressaillement de S. Jean-Baptiste, sur la vocation contemplative

Pourquoi fuis-tu les rivages noyés sous la mer de Galilée, les plages de sable et l’eau de lavande ? Pourquoi quitter le monde accoutumé, Vierge de Nazareth, les blondes barques de pêche, les fermes, les cours aux effluves de vin et les caves basses ou le pressoir à huile, et les femmes près du puits ? Pourquoi fuis-tu ces marchés, ces jardins de banlieue, les trompettes des lys jaloux, quittant tout, si belle au milieu des citronniers ?
Tu n’as confié à nulle ville la nouvelle cachée derrière tes yeux. Tu as noyé la parole de Gabriel sous des pensées comme des mers et pris le chemin de la montagne pierreuse vers des lieux dénudés - Vierge de Dieu, pourquoi tes vêtements sont-ils comme des voiles de bateau ?
Le jour où Notre-Dame, pleine du Christ, est entrée dans la cour de sa cousine, ses pas, ses pas légers, ont foulé le pavement de feuilles comme de l’or. Oui, ses yeux, gris comme des colombes, se sont posés comme la paix d’un nouveau monde sur cette maison, sur la miraculeuse Elisabeth.
Son salut sonne au creux du val rocheux comme une cloche de chartreuse : et saint Jean qui n’est pas né s’éveille dans le corps de sa mère, rebondit en écho d’une découverte.
Chante dans ta cellule, petit anachorète ! Comment as-tu pu la voir dans l’obscurité sans yeux ? Quel secret vocable a-t-il éveillé ta jeune foi à la folle vérité qu’un bébé qui n’est pas né pouvait être lavé dans l’Esprit de Dieu ? Ô joie brulante ! Quels océans de vie furent plantés par cette voix ! Par quel sens nouveau ton cœur sage a-t-il reçu son Sacrement, et reconnu le Christ encloîtré en elle ?
Tu n’as pas besoin de l’éloquence, enfant sauvage qui exultes dans ton ermitage. Ton extase est ton apostolat, toi pour qui donner des coups de pied, c’est contemplata tradere. Ta joie est la vocation des enfants cachés de l’Eglise Mère - ceux qui, par vœu, s’ensevelissent dans le cloître ou l’ermitage : le trappiste qui ne parle pas, ou le chartreux en granite gris, la calme carmélite, la clarisse déchaussée, plantés dans la nuit de la contemplation, scellés dans l’obscurité et attendant de naître.
La nuit est notre diocèse et le silence est notre ministère, la pauvreté notre charité et l’innocence sans défense notre sermon bouche fermée. Au-delà du visible et de l’audible, nous habitons sur l’air cherchant le gain du monde en une expérience impensable. Nous sommes des exilés à l’autre bout de la solitude, vivant de l’écoute avec des cœurs attentifs à des cieux que nous ne pouvons pas comprendre : attendant les premiers tambours dans le lointain du Christ Conquérant, plantés comme des sentinelles à la frontière du monde.
Mais les jours, les rares jours où notre Theotokos fuyant le monde prospère apparaît sur notre montagne avec ses vêtements comme des voiles, alors, comme le bébé sauvage et sage, Jean qui n’était pas né, qui ne pouvait rien voir, nous nous éveillons et sentons la Présence Virginale, recevons son Christ dans notre nuit avec les coups de lame d’une intelligence candide comme l’éclair. Réchauffés par la flamme du feu obscur de Dieu, lavés dans sa Joie comme un habit de flamme neuve, nous brûlons comme des aigles dans son invincible vigilance et bondissons et rebondissons de bonheur, tressautons dans le sein, notre nuée, notre foi, notre élément, notre contemplation, notre ciel anticipé, jusqu’à ce que l’Eglise Mère chante comme un Evangéliste.

Les larmes des lions aveugles (1949), poèmes.