Christian de Chergé
Le Verbe s’est fait Frère

Il m’a aimé jusqu’à l’extrême, l’extrême de moi, l’extrême de Lui…
Il m’a aimé à sa façon, qui n’est pas la mienne. Il m’a aimé gracieusement, gratuitement…
J’aurais peut-être aimé que ça soit plus discret, moins solennel.
Il m’a aimé comme je ne sais pas aimé : cette simplicité, cet oubli de soi, ce service humble et non gratifiant, sans aucun amour-propre.
Il m’a aimé avec l’autorité bienveillante mais incontournable d’un père, et aussi avec la tendresse indulgente et pas rassurée d’une mère.
J’étais blessé au talon par l’ennemi commun, et le voilà à mes pieds : ne crains rien, tout est pur !
Comme Pierre, j’ai honte. Il m’est arrivé, à moi aussi, de trébucher à sa suite, et même de lever le talon contre Lui, car il y a un feu de Judas en moi et j’ai bien envie de chercher refuge dans la nuit. Surtout quand la Lumière est là, fouillant mes ténèbres.
Par bonheur, Il ne regarde que mes pieds, et mes yeux peuvent fuir.
L’eau qu’Il a versée va-t-elle réussir à me faire pleurer ?
Moi qui rêvais de l’amour comme d’une fusion de moi en Lui, c’est une transfusion qu’il me faut : son Sang dans mon sang, sa Chair dans ma chair, son Cœur dans le mien, présence réelle d’homme marchant en présence du Père. Pauvreté, chasteté, obéissance, retrouver en moi un fils de complaisance.
Hélas ! L’amour se dévoilait, et déjà il m’échappe. Il était là, à mes pieds, tout à moi. Je n’ai pu le retenir. Le voilà qui passe aux pieds du voisin et de Judas lui-même, de tous ceux-là dont on ne sait pas s’ils sont disciples en vérité, et qu’il m’a fallu accepter jour après jour : c’était le prix à payer pour rester avec Lui et pouvoir avoir droit, ce soir, au pain et à la coupe.
Il a aimé les siens jusqu’à l’extrême, tous les siens, ils sont tous à lui, chacun comme unique, une multitude d’uniques.
Il a tant aimé les hommes qu’Il leur a donné son Unique : et le Verbe s’est fait Frère, Frère d’Abel et aussi de Caïn, Frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, Frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, « Frère de la plaine » et « Frère de la montagne », Frère de Pierre, de Judas, et de l’un et l’autre en moi.
L’heure est venue pour Dieu d’apprendre ce qu’il en coûte d’entrer en fraternité.
Fils unique, il était venu d’auprès de Dieu, frère à l’infini des hommes, il s’en retourne auprès de Dieu, traînant la multitude jusqu’à l’extrême de l’Unique.
C’est un exemple que je vous ai donné : la leçon de choses est là, sur la table, avec ce pain et cette coupe à partager.
Dans le livre du Maître, c’est ce geste du serviteur, cœur et corps livrés, là, de pieds en pieds, de frère en frère, pour graver la mémoire. « Mon frère et ma sœur, et ma mère, ce sont ceux-là qui feront, aux plus petits de mes frères, ce que j’ai fait là pour vous ».
Rien de plus PUR désormais qu’une assemblée de frères s’aimant de proche en proche, jusqu’à l’extrême de la patience et de la compassion, afin qu’aucun ne se perde de ceux que Jésus notre frère offre ce soir à son Père comme son propre Corps et son propre Sang.

In L’invincible espérance, homélie pour le jeudi saint, 13 avril 1995, à Fès.